Fadeurs orientales
C’est avec la lecture d’un médaillon mallarméen que commence cette journée. Le pli est à présent pris, à chaque jour ses fadeurs.
Beckford et son Vathek ont hanté la conscience littéraire, de Lautréamont jusqu’aux surréalistes. Je ne l’ai pas lu et n’en connais que les allusions faites par les uns et les autres. La bibliothèque est sans fin, et, plus on lit, plus il apparaît que l’on n’a encore rien lu. Mais revenons à Mallarmé et à Beckford : « Avoir pour second mouvement de détourner les yeux du manuscrit afin de régler, apport aussi de l’âge légal, la disposition d’une fortune alors considérable (au revenu de deux millions cinq cent mille francs environ), rien que de strict. Le cercle des voyages achevé, l’un aux côtés d’une jeune et belle épouse et d’autres seul pour en promener partout la mort et les souvenirs, vint l’instant du retour, mais sans la hantise d’autrefois ».
Les fadeurs ne peuvent se déployer que sur un mode de tensions diverses, et le contrepoint doit en être la règle ; la contredanse comme l’écrit Proust qui en connaît un brin sur l’art du retournement plus ou moins spectaculaire. Il ne faut pas craindre les ruptures et les rapprochements inédits, Hobbes et S. Corinna Bille, par exemple.
On croirait à lire ce qui précède que je bavarde sans savoir très bien de quoi la fadeur du jour devrait être faite, mais je le sais fort bien, et ne fais que retarder, quasi à plaisir, le moment d’entrer dans le vif du sujet.
Sur Arte, je regardais, hier soir, une émission à propos de l’Ouzbékistan et des médecines douces. On y découvrait une civilisation islamique tout à fait aimable, et si j’ai bien compris en rupture avec l’orthodoxie. Cette vie à flanc de montagne, dans des vallées baignées de lumière, ces jolies filles, cet art de vivre en harmonie avec la nature, ces prières et cette discipline du corps et de l’esprit, la beauté de l’architecture, l’accueil fait aux voyageurs, tout cela offre l’image inverse de celle que j’évoquais hier et montre une société musulmane fort fréquentable. Il n’y a plus qu’à espérer que les images négatives d’un Islam radical et fondamentaliste ne soit que le fait de minorités qui font les choux gras des médias internationaux.
Et le rapport avec Mallarmé me demanderez-vous ? Le voici : dans le médaillon qu’il consacre à Beckford, le poète met en évidence le conte oriental et un Orient tel qu’il fut fantasmé par le dix-huitième siècle occidental. Le fantasme a volé en éclats. Le conte oriental est inconcevable dans l’imaginaire occidental d’aujourd’hui. La terreur a fait place au fantasme. La société de Samarkand, entrevue hier à la télévision, offre néanmoins, il faut l’espérer, une alternative, une voie à la rêverie et au désir.
Terminons - avant que la cohorte de lecteurs hier apparue ne se lasse, ces fadeurs qu’une nuit d’insomnie tend à réduire en un amas de salmigondis.
Le cercle est la figure qui habite le paragraphe extrait des Médaillons de Mallarmé. Le poète évoque en toute fin un retour « mais sans la hantise d’autrefois ». Une évocation bien ambiguë. En effet, le paragraphe s’ouvre sur un mouvement qui consiste à se détourner de la page afin de régler des affaires financières (il faudrait peut-être un jour tenter une lecture de Mallarmé sous l’angle de ce topos de la finance). La fin du paragraphe signale au contraire un retour que l’on peut lire comme le retour de Beckford, mais que l’on peut lire aussi comme le retour à la page. Un retour bien particulier car débarrassé des « hantises d’autrefois ». L’expression « hantises d’autrefois », de même que le retour peut être lu selon deux topiques, peut être saisi comme signifiant la fin du deuil de la jeune épouse ou signifiant que le texte en cet endroit s’est débarrassé des illusions, des « hantises ». Autrement dit, le texte apparaît nu devant le lecteur, il apparaît dans sa matérialité et sa littéralité. La beauté du paragraphe provient de ce que rien ne permette de décider s’il s’agit du retour de Beckford ou du retour à la page. Il s’agit en réalité des deux possibilités, de l’une et de l’autre. Un double mouvement se déploie et se croise, le monde référentiel et le monde auto-référentiel se stimulent réciproquement.
Je crains que ce type de considérations ne fasse fuir le public nombreux que l’on pouvait rencontrer hier sur cette page écranique. Et puisqu’il convient d’être bref, et malgré les fadeurs qui me poussent à allonger sans fin la phrase et les paragraphes, j’en reste là, ou ici, tandis que le Barral s’embrume et que le Lingas se confond allègrement avec un pan de nuages à la façon d'un lavis chinois. Un amas d’air et de roches chaotiques à l’image de ces fadeurs du jour.