La Nouvelle Lettre du Jeudi

À propos des images et d'autres choses. Olivier Deprez

08 février 2009

Pour Harold Bloom, traduction

Pour Harold Bloom


Je suis allé au sommet et je suis resté dans la haute nudité,
sur le chemin, le vent allait
en tout sens, dans la confusion, et sa parole ne pouvait pas
cheminer à travers moi ni moi je ne pouvais lui parler,
pourtant j’ai dit, comme si je m’adressais à l’étranger en moi,
je ne parle pas maintenant au vent,
pour avoir, par nature, porté loin cette parole, j'ai été porté hors
de la nature
rien ici ne me montre l’image de moi-même,
pour le mot arbre on a montré un arbre
pour le mot rocher on a montré un rocher,
pour le cours d’eau, pour le nuage, pour l’étoile,
ce lieu a prévu des sens implicites fermes et correspondants
mais où est ici l’image pour désir ardent ?
Alors j’ai touché les rochers, leurs croûtes intéressantes,
j’ai ôté l’écorce d'un sapin
j’ai cherché
dans l’espace et dans le soleil
et rien ne correspondait à mon mot désir ardent
au revoir, ai-je dit, au revoir, nature splendide et
réticente, tes langues se renferment dans leur propre
élément
Et lorsque tu t’es tue, tu m’as chassé, je suis
comme l’étranger ici, comme si j’avais atterri, un extra-terrestre,
alors je suis redescendu et j’ai assemblé de la boue
avec mes mains j’ai fabriqué une image pour désir ardent
j’ai pris l’image au sommet, d’abord
je l’ai posée ici, au sommet du rocher, mais ça ne donnait
rien, alors je l’ai posée ici parmi les maigres sapins
mais ça ne s’accordait pas,
alors je suis rentré à la ville et j’ai construit une maison pour y déposer
l’image
les hommes sont venus dans ma maison et ils ont dit
c’est une image pour désir ardent
et rien encore une fois ne sera plus jamais identique

A. R. Ammons.

La traduction de ce poème d'Ammons n'engage que moi. N'étant pas traducteur professionnel, je ne me réclame que du plaisir que j'ai éprouvé à traduire. Pur plaisir d'amateur, incontestablement. La traduction est plus littérale que réellement ouvragée selon les règles de l'art. L'intérêt n'est donc pas dans cette traduction, mais dans le fait que je trouve dans les mots du poète américain matière à se mettre sous la dent. J'y trouve une belle méditation sur le rapport délicat de la langue et de l'ordre naturel du monde et corrélativement une mise en scène de la coupure de l'homme d'avec la nature. Il y a là d'ailleurs une curieuse réflexion sur le langage qui tantôt concorde avec les choses qu'il désigne et tantôt ne trouve rien dans la nature qui puisse étayer le mot du point de vue référentiel. Le poète à ce fait troublant propose une réponse non moins troublante.

En effet, d'une part la nature refuse au mot la référence (pour parler vite), mais c'est en manipulant de la boue avec les mains que le poète, le narrateur du poème, crée une image plausible pour le mot. Autrement dit, il doit manipuler la nature, user d'un geste technique, la manipulation, pour arriver à une concordance référentielle. S'ajoute le fait que la communauté des hommes doit reconnaître cette référence, ce qu'elle fait dans le poème. Et alors, à partir de cette reconnaissance, tout change pour dire positivement ce que le poème exprime négativement : et de nouveau rien ne sera plus jamais pareil. Curieux poème qui met en scène les mythes fondateurs : la terre manipulée pour donner la vie au mot "désir ardent". L'artifice du langage jaillit de la terre manipulée. Il y a donc un lien plus puissant qu'on ne pourrait le penser entre la terre et l'homme (mais les Anciens Grecs savaient tout cela très bien, bien mieux que nous). La coupure, le fait que l'homme soit chassé, évocation ici du mythe biblique d'Adam et Eve, n'empêche pas malgré tout que le sens des mots lui soit rendu par l'image d'un tas de boue (mud) manipulé.

Harold Bloom est un critique littéraire, vivant, inconnu dans le domaine français pour la simple et bonne raison qu'il n'est pas, à ma connaissance, traduit. Le poème qui lui est dédicacé entame le recueil, non traduit également, de Ammons intitulé "Sphere. The form of a motion" (il y a un travail de traduction énorme à faire pour prendre connaissance de tout ce qui compte pourtant dans le domaine anglo-américain, les théories de Bloom autant que les poèmes de Ammons méritent amplement d'être traduits, ils sont une source d'inspiration et de réflexion sans fin). Que le titre du poème se confonde avec la dédicace au critique littéraire souligne, à mon avis, suffisamment le caractère réflexif du poème, comme si le poète montrait au critique la manière dont il use avec les mots : n'hésitant pas à, ne serait-ce que symboliquement, mettre la main dans la boue. Le poète désigne le lieu de son inspiration, la terre, la nature, et il dévoile dans le même temps le rapport ambigu qu'il a avec cette nature en tant que poète usant des mots comme outil de création. Poète qui a autant besoin de la solitude que procure la nature que de la communauté humaine qui lui procure le sens de ses mots en reconnaissant l'image qu'il propose. Le poème procède en effet en deux temps, cheminement vers les hauteurs et puis retour à la ville, véritable lieu de reconnaissance de l'image poétique forgée par le poète.

Dire d'Ammons qu'il est le poète de la nature ne suffit donc pas, il faut aussi dire qu'il est le poète de la communauté humaine, poète prenant acte du consensus d'une part et de la nécessaire reconnaissance dans le double sens du terme. Reconnaissance par les autres hommes de l'image qu'il crée et reconnaissance par les autres hommes de son statut de poète, reconnaissance qui ne peut avoir lieu que dans la ville parmi les hommes, dans la nature, rien ne se passe, l'image ne prend pas faute de spectateur. On est par conséquent bien loin de l'imagerie romantique du poète cherchant et trouvant son inspiration au coeur de la nature. Ce que trouve le narrateur du poème dans la nature, c'est la discordance entre la nature et lui. Il lui faut redescendre parmi les hommes après cette expérience frustrante et radicale d'étrangeté. 

On comprend alors la force du geste de la dédicace. Car le poème est une mise en scène de la reconnaissance, on pourrait quasiment dire qu'il s'agit d'une allégorie, d'une image au sens fort du terme, la monnaie frappée de son sceau qu'Ammons offre au critique littéraire Harold Bloom.


 

(Correctif : il existe bel et bien des traductions, deux au moins, des livres de Harold Bloom, "Ruiner les vérités sacrées-Poésie et croyance" publié aux éditions Circé et "Le Livre de J. Et si une femme avait écrit la Bible ?" chez Denoël.)

On trouvera une réflexion remarquable à propos de la notion de création poétique sur cette page .

On y parle notamment de Bloom et de ses théories sur le "misreading" et la "misprision".



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15 juillet 2006

Une improvisation pour tempo saccadé.

(An improvisation for angular momentum).
A.R.Ammons

La marche est comme
l’imagination, un
seul pas
dissout le cercle
en mouvement ; l’œil ici
et là se repose
sur une feuille,
coupure, ou angle,
tout s’écoule
sauf là où
le regard touche ce qui est vu :
Arrêt brutal, et
la réalité brusquement,
revient, durement close,
les formes se détachent
net d’elles-mêmes, remblais de taillis,
arbres de l’accotement, ligne téléphonique,
définitives, fixées,
soi-même, aussi, à ce moment
véritablement saisi, les nuages
et le vent se mêlant
dans leurs directions,
brisant les repères,
haut et bas, début et fin
mouvements profonds
vivants, musicaux !

sans doute la mère-mort comme la mère-naissance
ne nous abandonne pas mais est là pour nous soigner
et nous engendrer, pour nous faire une place
et nous porter tendrement, avec prévenance,
à travers les portes, pour voir à travers nous,
alléger nos peines, en finir avec nos cris,
se pencher sur notre nid, nous mettre au monde
dans la plus grande, la plus durable
paix, remontant tout le long des chemins soucieux des
premiers souvenirs,
par-delà le fin travail de la fragilité,
le méli-mélo des allées et venues,
franges de la création,
les remous et les parafes.

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Vue

Vue est un poème de A. R. Ammons (1926-2001), poète américain qui a beaucoup pratiqué l'improvisation.

Vue

C’était en mai
Avant que je ne prenne garde
Aux printemps et à mes

Mots Aux pentes du sud
J’ai dit
Je vous ai

Manquées, vous êtes
Allées et venues avant que
Je ne sois prêt à regarder

Ce n’est rien dirent les montagnes
Essaye plus tard les pentes du nord
Ou si

Tu peux grimper, grimpe
Au printemps, mais
Dirent les montagnes

Ce n’est pas la bonne manière
Avec toutes choses, certaines
Qui passent sont passées

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