28 juin 2006
Aiguillages suite 1
Ligne 18.
Le tramway s’est immobilisé, les portes s’ouvrent. Les usagers
s’empressent de monter dans la voiture, cette fois bariolée de
publicité, tandis que retentit déjà le signal d’annonce de fermeture
des portes. Les uns se sont assis sur les sièges de moleskine bleue et
les autres s’agglutinent autour des mains courantes qui jalonnent les
allées du tramway ou s’adossent à la paroi intercalaire qui joint les
deux parties articulées du véhicule. Parmi les usagers, on distingue
quelques lecteurs, un photographe (ou une photographe ?, vu de dos, on
ne peut décider ni pour une solution, ni pour l’autre, les longs
cheveux ne sont plus depuis longtemps un critère d’identification du
féminin ou du masculin) ainsi qu’un homme muni d’une caméra numérique
dernier modèle. Les autres voyageurs regardent dans le vide, ou
échangent des regards dont la signification est rien moins
qu’hermétique ou bien ils s’attardent à lire les informations multiples
qui animent de leurs traces typographiques les dessus des parois
intérieures de la carlingue : publicités, agences pour l’emploi, mises
en garde de la STIB à l’encontre des fraudeurs, etc.
27 juin 2006
Aiguillages
Ligne 18 (suite I).
Avant qu’il ne démarre, le chauffeur, cloisonné derrière une vitre
arrondie transparente, protection matérielle aussi bien que
psychologique contre d’éventuels agresseurs, jette un bref coup d’œil
sur la descente qui s’achève au carrefour des Brasseries Wiellemans, là
où les lignes18 et 52 se séparent avant de se rejoindre, plus loin, un
peu avant les bâtiments jaunis de la gare du midi.
A l'intérieur de la rame, parmi les lecteurs qui ont pris place sur les sièges de molleskine, on distingue le lecteur du journal des sports, le
lecteur de science-fiction, la lectrice de faits divers, la lectrice
d’un épais roman, le titre est voilé par une chemise de papier vert
pâle, le lecteur des petites annonces muni de son bic et cochant ici et
là des informations dont il est le seul à mesurer l’exacte valeur et,
enfin, le lecteur qui tient ouvert le roman de Jean
Ricardou intitulé " L’Observatoire de Cannes ". Du lecteur lisant le
roman de Jean Ricardou, on distingue une partie du visage, l’autre
partie est censurée par le livre ouvert à hauteur du nez. Le pouce
cache le bas du texte du quatrième de couverture et les autres doigts
oblitèrent le bas de la tranche craquelée du livre masquant le nom des
éditions, nom par ailleurs lisible au bas de la couverture blanche
pourvue de l’étoile signalant l’appartenance à la maison d’édition. Une
auréole, serait-ce une tache de vino verde?, s’étale sur la moitié
supérieure droite du livre, on mesure ce qui fût sa progression grâce
aux variations des valeurs rosâtres qui vont s’atténuant. La tache a
envahi une partie de l’espace blanc légèrement jauni (le livre date en
effet de 1961), si bien que le titre se divise en deux parties : l’une
se lirait " l’obser de ", - le V étant à moitié absorbé par le rose, il
permet d’articuler un passage, un échange -, et l’autre se lirait "
atoire cannes ". Juste au-dessous de la tache, une tache plus petite
semble répéter la première, l’œil oscille d’une tache à l’autre
cherchant vainement à repérer les symétries et les rapports d’échelle
qui s’avèrent par ailleurs illusoires, ce faisant, l’œil s’aperçoit que
la tache ressemble, à condition de plisser les yeux pour en synthétiser
l’aspect, à la forme polygonale du plan de la ville tel qu’il apparaît
sur les panneaux de signalisation.


















