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Notes préparatoires pour un projet de film
En guise d’introduction, je voudrais évoquer les raisons, du moins les plus apparentes, des plus générales et universelles aux plus singulières et personnelles ou idiosyncrasiques, qui m’engagent à m’intéresser de façon soutenue et créative à l’architecture de Tadao Andô.
D’abord, l’œuvre de l’architecte japonais constitue par sa rigueur et sa radicalité un repère important dans l’évolution des formes et de la pensée artistique. L’architecture de Tadao Andô s’est conçue en interrogeant des traditions très différentes issues des horizons les plus variés. Les gravures de Piranèse, la peinture d’Albers, l’architecture classique (le Panthéon) et moderne (Le Corbusier), et bien d’autres sources encore nourrissent la pratique et la réflexion de l’architecte. De façon peut-être plus emphatique, on pourrait aussi dire que l’art de Tadao Andô apporte une contribution claire et décisive au débat avec la modernité que ce soit sur le plan purement esthétique ou existentiel voire spirituel.
La personnalité artistique de Tadao Andô est également exemplaire du point de vue de l’exigence et de la discipline qu’il s’impose. En termes de poétique, on pourrait parler de « contrainte ». Formellement parlant, son architecture est déterminée par des contraintes fortes : elle s’échafaude à partir d’un choix volontairement restreint de formes : carré, rectangle, cercle. Son rapport au matériau est également le fruit de décisions très précises : le béton, la brique agglomérée et dans une moindre mesure le bois. Enfin, les données régulatrices de son art, le labyrinthe, la nature abstraite, la lumière, le refus d’une fonctionnalité techniciste, pour ne citer que les plus évidentes, donnent une qualité de présence et une forte aptitude à être habité à la plupart de ses bâtiments.
Par ailleurs, le débat qu’il a engagé avec l’architecture déborde largement les questions spécifiques de la construction. Il est question de la vie, de la quête d’une manière de vivre qui concilie le degré des connaissances techniques et scientifiques de l’architecture actuelle avec l’environnement. Bien que le rapport de l’homme à la nature soit radicalement différent au Japon, la césure homme vs nature n’a pas de sens ou du moins pas la même portée dans la philosophie traditionnelle japonaise, le propos de Tadao Andô a néanmoins acquis une portée universelle à laquelle chacun peut être sensible.
À présent, je voudrais développer un point de vue plus singulier sur l’œuvre de l’architecte. Car, s’il va de soi que son œuvre est devenue incontournable, il ne va pas de soi de choisir cette œuvre comme objet de méditation (méditation graphique dans un premier temps). Et dans cette œuvre, certains aspects plutôt que d’autres, certains bâtiments plutôt que d’autres, attirent mon attention et bien plus suscitent dans mon propre travail un geste graphique, un mouvement narratif. Mouvement qui devrait qui plus est prendre une forme si pas cinématographique du moins animée. C’est en effet à partir de gravures sur bois que devrait se construire le film dont la chapelle de Rokkô à Kobe sera le sujet.
La chapelle de Rokkô plus qu’aucun autre lieu construit par Tadao Andô me touche. Elle me touche par ses aspects formels, par la qualité spirituelle qui en émane. Cette dimension mystique, il faut bien lui faire face, se mettre devant elle, la concevoir au risque de la subir. La mystique a toujours supposé le chemin et le détour plutôt que la relation directe, la médiateté plutôt que l’im-médiateté. Chez Andô, la mystique n’est pas dévolue à un Dieu en particulier, ce qui n’a guère de sens au Japon. C’est la mise en évidence du cheminement initiatique par le recours à des espaces intermédiaires qui est proprement mystique. La révélation, autre attribut de la mystique en général, est au bout du chemin : le bâtiment selon Andô doit amener son habitant à prendre conscience de ce qu’il nomme la « nature abstraite » du lieu, cette nature abstraite, c’est la fusion des éléments naturels avec la géométrie de l’architecture et donc le dépassement de cette géométrie. C’est, par exemple, le vent s’engouffrant dans le long déambulatoire qui jouxte l’entrée de la chapelle de Rokkô. Ou bien, c’est aussi l’air dynamisé par le rabattement du jardin extérieur et sa clôture qui ainsi met en contact le ciel physique, concret, réel, et la chapelle.
S’engager dans un dialogue avec un bâtiment construit par Andô, c’est accepter (ou refuser) d’entrer dans un type de conduite, une conduite qui relie la matérialité à la spiritualité. Quoi de plus présent et de plus concret pourtant que le bâtiment édifié selon les règles de l’architecte japonais ? Il y a ce paradoxe par conséquent d’un lieu ouvert et d’une conduite néanmoins réglée, orientée vers cette révélation. Le site exerce des contraintes avec lesquelles il faut compter. La neutralité n’est au fond qu’une apparence. Le site est changé et modifie son habitant en proposant un dispositif qui amène celui-ci à prendre conscience de ce qu’il vit, de ce qu’il perçoit, de sa place dans l’ensemble de la construction. C’est cela la révélation que propose l’architecture de Tadao Andô, architecture rude qui demande un authentique engagement de la part de celui qui l’habite.
C’est donc l’esprit même de l’architecture de Tadao Andô qui exerce sur moi une très forte attraction. Le paradoxe de ma position est que je ne peux pour l’instant expérimenter les formes de l’architecte que par le jeu de l’imagination. La gravure sur bois, la narration graphique, sont une réponse à ce qui constitue un type de contrainte particulier, contrainte selon laquelle je ne peux aborder l’architecture de Tadao Andô que de manière indirecte par l’intermédiaire d’images et de textes. La représentation que je me fais de cette architecture est donc au sens fort du terme purement imaginaire et imagée. La gravure sur bois devient le médium d’une expérience différée de ce qui n’a pas encore eu lieu (et n’aura peut-être jamais lieu).
Juste retour des choses cependant car Andô lui-même a éprouvé ce type d’espace imaginaire construit par le biais de la gravure. On sait la place qu’occupe la série des « prisons imaginaires » dans l’élaboration de la conception architecturale de l’espace chez Andô. Le refus de la fonctionnalité neutre et morne s’exprime notamment via la figure du labyrinthe d’inspiration piranésienne. Le rôle dramatisé de la lumière provient également en partie de cette série de gravures (il y a aussi, certes, l’expérience de l’oculus du Panthéon à Rome).
Ce qui se brise ici et qui m’importe, c’est la frontière entre l’espace plan et imaginaire de la gravure et l’espace réel de l’architecture. Soudainement, les deux espaces se répondent, s’influencent, se dynamisent, s’aèrent.
Dans cette configuration, l’image mouvement devient un média intéressant pour rendre compte de cette relation entre la gravure et l’architecture car elle peut montrer ce rapport, être le lieu de la mise en évidence de ce rapport entre la gravure et l’architecture. La gravure pourrait ponctuer le film en tant que plan fixe. Être en tous les cas un outil qui offrirait d’une part la possibilité de préfigurer l’espace et le mouvement, la gravure jouerait ici quasiment le rôle du story board, et, d’autre part offrirait le moyen de mettre en relief un point de vue très fortement marqué, un regard autrement dit.























