Une saveur moderne.


L’épisode au cours duquel Swann rend visite pour la seconde fois à Odette et découvre à celle-ci une ressemblance avec « Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine » est l’un des morceaux célèbres de la Recherche même s’il ne peut rivaliser avec celui de la madeleine, lui connu de tous, lecteurs ou non de l’œuvre de Proust. La raison principale de cet attrait pourrait être liée à la définition du moderne innervant et structurant le passage en son entier. Le moderne selon Marcel Proust, ou plutôt selon Swann, serait une esthétisation du quotidien se présentant sur le mode du moyen terme entre l’idéal inaccessible et la médiocrité du bonheur. En cela, la synthèse moderne serait aussi une morale si pas une éthique. Swann en serait l’expression. Une seconde remarque s’impose aussitôt, la définition du moderne chez Proust ne suggère pas un rejet de l’ancien. Il n’y a pas de querelle, mais bien une complémentarité entre les deux époques. Proust ne serait donc pas un moderne adepte de la table rase, pas plus semble-t-il qu’il n’attribue à la notion de moderne une valeur en soi. Le moderne ne se définit qu’en termes dialogiques. Enfin, il convient encore de relever le fait que cette définition du moderne selon Swann est elle-même soutenue par une tension entre le singulier amorphe, les joues d’Odette jaunes et piquées de rougeurs en sont le signe, et le général « intelligible et clair » exemplifié par la peinture de Botticelli. Il faut souligner à ce propos que le nom du peintre est conçu selon un rapport qui oppose la reconnaissance populaire de l’œuvre, « banale et fausse » précise Proust, à une connaissance plus sophistiquée caractérisée par le savoir du nom exact de l’artiste : Sandro di Mariano ; c’est donc le nom qui fait la distinction entre la connaissance populaire et la connaissance savante, entre le visiteur pressé du musée et l’authentique amateur.

Il est temps de reprendre la lecture dans une autre perspective. C’est d’abord le visage de la cocotte — visage marqué par le temps, visage aux joues « si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges » —, qui déçoit le visiteur. Toutefois, Swann ne se présente pas les mains vides. C’est une gravure qu’il apporte à Odette, gravure que celle-ci désirait voir. L’image, le regard, le désir se mêlent dès lors étroitement et imprègnent le paragraphe comme le liquide dans la tasse imprègne la madeleine. La métaphore est d’autant plus juste que c’est bien de saveur qu’il s’agit et plus précisément du goût. Le goût de Swann et par extension l’esthétique de Marcel, donc de Proust, s’il est permis de rassembler ici ces trois instances (le personnage, le narrateur, l’auteur) qui se recoupent tout en se distinguant. Tout commencerait par la déception. L’art dès lors serait-il la compensation de cette médiocrité ? C’est l’apparente thèse de Swann. Est-ce la thèse de Marcel, et mieux encore celle de Proust ? Il semble que ce ne soit pas tout à fait le cas. Il est temps de tenir compte de la distinction qui existe entre les différents degrés de l’énoncé, Proust n’est pas Marcel et Marcel n’est pas Swann. Ce que j’ai feint d’ignorer jusqu’à présent.

L’esthétique compensatoire de Swann fonctionne selon un code bien établi qui consiste à retrouver dans la peinture des maîtres « les traits individuels des visages que nous connaissons ». C’est le mélange de la peinture avec « de tels visages » qui apporte « à celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur moderne ». Au fond, le moderne selon Swann, car il importe à présent de distinguer qui définit quoi, c’est l’anecdote du petit fait vrai. C’est l’art authentifié par la vie, bref, c’est le réalisme le plus convenu. Ce goût de Swann pour la reconnaissance troublante dans la réalité des traits de la peinture et inversement est la source de son plaisir et le garant de son amour pour Odette.

Or, il n’est pas certain que l’auteur partage cette conception réaliste de l’art et se livre aussi pleinement que Swann au plaisir de la fusion entre l’art et la vie. L’art justifiant la vie, comme Proust l’écrit : Swann « se félicita que le plaisir qu’il avait à voir Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique ». Odette dès lors entre dans une sphère onirique, « un monde de rêve », qui conforme le réel décevant aux « données d’une esthétique certaine » dont la conséquence est de métamorphoser « la chair abîmée » en « pièce de musée », pièce dont la possession paraît être à Swann surnaturelle et délicieuse. Le réalisme anecdotique de Swann se complique ainsi d’une dimension proprement mystique dont le procès consiste à rabattre le réel médiocre dans la sphère spirituelle et idéalisée de l’œuvre d’art. Le corps se résout alors en « lignes subtiles » et en « courbes », bref le corps matériel vivant devient abstrait et idéal.

Cette esthétique idéaliste de Swann n’est pas celle de Proust. Une autre définition du moderne se dévoile en ce désaccord. Si Proust partageait l’esthétique de Swann, le texte s’y conformerait. Odette deviendrait vraiment une Odette idéalisée, ce qu’elle ne devient que dans le regard de Swann. Le lecteur, lui, a sous les yeux tout autre chose, il ne peut oublier le visage vivant et marqué d’Odette comme paraît l’oublier le personnage. Il ne peut oublier non plus qu’un jeu subtil se met en place entre l’image et le mot, entre la gravure, la peinture et le texte. L’enjeu du texte serait moins de se soumettre à une esthétique idéalisante que de prendre la mesure du rapport tout sauf évident qui se pose entre deux modes de la représentation, la description et la dépiction ; entre ce que Nelson Goodman a qualifié d’art autographe (ce sont les arts qui refusent la copie) et d’art allographe (ce sont les arts qui fonctionnent sur le régime de la copie). C’est en effet sur la représentation problématique d’Odette que s’ouvre le paragraphe. Swann est obligé de construire une image d’Odette pour justifier son désir. Ce à quoi nous fait donc assister Proust, c’est à cette construction. Autrement dit, Proust met à nu le mécanisme idéalisant de Swann en montrant que cet idéal est la conséquence d’une construction. Proust n’entretient pas les illusions de son personnage, il nous les décrit, c’est tout autre chose.

L’esthétique de Proust s’oppose donc à l’esthétique de Swann. Cependant quand l’esthétique de l’un aveugle, l’esthétique de l’autre révèle et dénude. C’est le moment de rappeler la remarque de Françoise, cet autre personnage de la Recherche, qui surprenant le chagrin du narrateur qu’Albertine vient de quitter répond à cette douleur par cette sentence sans illusion : « qui du cul d’un chien s’amourose croit qu’il est une rose ». La sentence de Françoise résume l’esthétique de Swann et définit a contrario celle de Proust.

Cette mise à nu du désir se redouble d’une mise à nu des mécanismes du texte par le jeu de la circularité. La visite de Swann est la répétition d’une première visite. La gravure que Swann apporte à Odette fonctionne comme une image du texte que l’auteur apporte au lecteur. Comme Swann, l’auteur nous apporte une image qui répond à notre désir de voir, mais ce qu’il s’agit de voir, là est tout le problème. Le visage d’Odette est mis en abyme dans l’image que s’en construit Swann ; cet aplatissement en lignes et en courbes souligne le caractère artificiel et la convention du texte. Ce portrait abstrait réduit le personnage d’Odette à la planéité de la page. L’usage des guillemets dans l’expression « œuvre florentine », expression qui redouble « chef-d’œuvre florentin » signale aussi la mise en perspective des mots et le caractère réflexif et circulaire du texte. Il faut toutefois souligner que cette réflexivité ne va pas sans modifications puisque l’on passe de « florentin » à « florentine ». Ce passage n’étonne pas le lecteur de la Recherche qui est suffisamment averti que dans ce livre tout s’inverse, les sexes, les positions sociales, etc.

La « saveur moderne » du texte est donc différente de la « saveur moderne » que Swann croit saisir dans la ressemblance du visage d’Odette avec une peinture de Boticelli. L’esthétique de Proust est une esthétique moderniste qui refuse d’être dupe de l’illusion de la représentation et qui refuse de se complaire dans l’idéalisation de l’œuvre. Idéalisation qui la transmue alors en « pièce de musée ». La conséquence ultime de cette esthétique moderniste s’affirme dans le regard du lecteur qui loin de la passivité étrange du personnage d’Odette est amené à reformuler les données esthétiques qu’il saisit dans le texte empêchant ainsi l’œuvre de Proust de se figer en pièce de musée. Ce qu’elle n’est pas pour le lecteur que je suis.