Pour Emmanuel F., en guise de réponse, amicalement


C’est une extrême ambiguïté qui parcourt toute la trame de la nouvelle de Bassani. Ambiguïté qui tour à tour induit des sauts, des passages du réel au rêve, de l’inconscient au conscient comme le montre la scène liminaire ; ce n’est pas pour rien en outre que l’acmé du récit se situe dans une zone de marécages où se mêlent étroitement les éléments : la terre, l’eau, le ciel et le feu des fusillades. Comme l’écrit l’auteur : « toutes les choses se mélangeaient et se confondaient entre elles ».

Sans doute, Bassani n’a-t-il jamais été aussi loin dans cette exploration des limites entre les mondes de la vie et de la mort. Le motif du suicide apparaît pour accentuer et faciliter les passages entre les degrés de sens, pour fragiliser les frontières trop établies du Réel. Néanmoins, et les quelques points évoqués ci-dessus tendent à le supposer, le suicide lui-même est à la fois réalisé et écarté. Car, comme tous les motifs de la nouvelle, le motif du suicide oscille entre divers strates de la réalité narrative : symbolique, réaliste, onirique, etc. 

Dans cet univers où les frontières se transcendent, une osmose a lieu entre les mondes qui constituent les divers aspects de la fiction et du texte. Ainsi, le héros est-il amené à fusionner le temps de quelques paragraphes avec l’être du héron : « Il le regardait, ce héron, plein d’anxiété, s’identifiant totalement à lui ». Cette remarque induit aussitôt dans le texte une ambivalence de la focalisation telle qu’à certains moments, l’on ne peut plus définir précisément si celle-ci se rapporte au héros ou au héron ; en français, il y va d’une lettre. Cette ambivalence est d’ailleurs soulignée par Bassani lorsqu’il écrit : « et lui-même croyait pouvoir lire tous ces raisonnements sur sa petite tête étroite et obstinée ». La tête du malheureux volatile est donc devenue comme le support de la réflexion textuelle, le centre d’où jaillit la vie du texte. Et sa fin aussi bien.

Le héron devient le centre d’un chiasme où s’échangent les valeurs de la vie et de la mort, le lieu où s’opèrent les passages entre les degrés de sens du texte. La mort du héron est la mort du héros. De ce point de vue, on peut entrevoir les raisons qui ont poussé Bassani à ne pas décrire ce qui paraît être la conséquence logique du récit : le suicide de Limentani. Si tout porte à croire que cette fin non écrite et non décrite est la « bonne » fin, elle est cependant écartée par la finesse du jeu textuel et narratif. On ne meurt pas deux fois. Dans la mesure où le héron est tué et dans la mesure où l’identification de Limentani à l’oiseau joue son rôle, on peut considérer que le suicide a eu lieu symboliquement et qu’il n’a donc pas à se répéter. En quelque sorte la fiction opère sa catharsis et rend superflue, redondante, toute répétition du drame.