Tâche ardue. Tant sont touffues les ronces parmy
lesquelles a été bâtie ladite construction,
et restreint le nombre de signes où
force m’est de contenir mon commentaire.


DR PHEÜS AVERROŸS


L’impatience et la précipitation sont les deux péchés capitaux de la glose. Alors, il faut reprendre les phrases, revenir à la forme des mots, au jeu stratifié et dynamique des sens qui les habitent, les quittent et les traversent. L’œuvre de Gadda offre en effet au commentateur une densité épineuse qui fait qu’on ne sait pas nécessairement par quel côté entamer la glose. Il faut ajouter que l’auteur lui-même se livre au commentaire de ce qu’il écrit si bien que la note en bas de page devient un élément central du dispositif textuel, rhétorique et poétique. Textuel, car la note implique une disposition particulière du texte. Rhétorique, car la note souvent éclaire et oriente le sens d’une figure ambiguë voire ambivalente. Poétique, car la rédaction de la note semble elle-même soumise aux règles d’une prose que l’on peut et doit qualifier de prose poétique.

Prose poétique donc. Mais poétique en quel sens ? D’abord poétique dès l’ouverture de l’avant-propos qui marque l’instance scripturaire du signe du double puisque Carlo Emilio Gadda devient le temps d’un bref avant-propos un certain DR PHEÜS AVERROŸS. Pseudonyme qui, comme le remarque très justement le traducteur Mario Fusco, est déjà en soi une leçon de rhétorique, je recopie et cite Fusco : « alors qu’il va s’annoter lui-même, G. se dédouble en recourant à ce savant alter ego. Ses Commentaires sur Aristote ayant fait d’Averroès le Commentateur par antonomase, et Feo pouvant être en italien l’aphérèse d’Orfeo, G. apparente cet exercice à une descente musicale aux enfers ». L’antonomase est une variante de la métonymie, nous dit Jean-Jacques Robieux dans Les figures de style et de rhétorique, qui consiste « à remplacer un nom propre par un nom commun et inversement » tandis que l’aphérèse est la chute d’un ou de plusieurs phonèmes au début d’un mot.

Poétique aussi dans la dédicace au célèbre traducteur de Dante, André Pézard, qui connut à la butte de Vauquois, terrible champ de bataille de 14-18 situé à l’est de la forêt d’Argonne dans le département de la Meuse, des affres sans nul doute similaires à ceux que Gadda dut connaître sur les chemins des crêtes alpines. Une telle dédicace relie le livre de Gadda à l’œuvre de Dante via la traduction de Pézard et relie l’expérience guerrière de l’auteur à l’expérience d’un traducteur, d’un passeur d’une langue à une autre. Ce qui dans l’univers textuel et linguistique de Gadda est tout sauf une anecdote quand on sait son art de changer d’idiome dans le corps du texte, se jouant des multiples dialectes italiens. De plus, dans l’avant-propos du château d’Udine, le double de Gadda se présente comme un traducteur et souligne une des spécificités du texte qui est aussi une spécificité poétique, l’extrême ambiguïté des « façons » et des « procédés » de l’Auteur. 

Orphée, Dante, la guerre, l’enfer, voilà posés les jalons d’un texte qu’en rhéteur virtuose, Gadda échafaude en variant sans cesse les figures, les tonalités, les atmosphères, l’on passe, par exemple, de la guerre au loisir d’une croisière. Exemplaire en tout, ce livre l’est. On dit l’époque sans repères, mais c’est parce que l’on a perdu la mémoire. Des livres comme ceux de Gadda éclairent le Temps par-delà les siècles. Libre à qui veut d’y puiser des lumières pour éclairer nos débiles et plates obscurités. Ce que je m’empresse de faire. Ce texte ne serait pas complet si je ne soulignais le caractère transitoire des remarques qui le constituent étant donné que je ne suis qu’au tout début de mes lectures gaddesques. L’œuvre de Gadda m’est encore, et c’est heureux, un territoire à explorer.