29 octobre 2009
Auto-entretien n°4
Je voudrais reprendre avec toi quelques aspects du livre Lenin Kino et notamment t’interroger à propos de quelques données qui apparaissent dans ce que l’on a coutume d’appeler le « péritexte » bien qu’à proprement parler il n’y ait pas de texte dans ce livre. J’espère que cela ne te dérange pas.
Absolument pas !
Bien. Je lis dans le colophon une note à ton propos dans laquelle il est précisé que tu étudies le grec ancien et l’architecture moderne. Est-ce de la dérision ou bien est-ce une indication sérieuse et si oui pourquoi se trouve-t-elle là de façon si explicite ? En quoi l’étude du grec ancien concerne-t-elle ta pratique de dessinateur ?
Cela peut sembler une marque très excentrique, j’en ai la pleine conscience, mais, en réalité, il ne s’agit pas du tout d’une marotte, ni d’un loisir. L’étude de cette langue m’aide à mieux concevoir l’objet de mes recherches graphiques et artistiques. D’une certaine manière, étudier le grec, c’est pour moi comme dessiner dans un carnet. Je veux dire que c’est une activité préparatoire comme dessiner un plan, un schéma. D’autre part, je tente de définir un type de noir qui soit le plus stratifié possible. Lorsque j’encre une plaque de bois et que je l’imprime, tout se passe comme si le bois absorbait non seulement l’encre grasse mais aussi un peu de moi-même. Et par conséquent un peu de mes lectures et de tout ce qui constitue le moi agissant et réfléchissant, cet amalgame d’images et de mots, de sensations, de douleurs, de bêtises, etc. Pour clarifier l’idée que je tente d’exprimer, je dirais très simplement que le grec ancien donne une densité particulière à l’encre noire. Encre noire qui absorbe mon état, mon être, mes pensées, etc. N’oublions pas que les impressions de noir deviennent ensuite un livre noir ou un plié noir. Il me semble que si je ne lisais pas tous ces livres et que si je n’étudiais pas le grec ancien ni l’architecture moderne, le noir n’aurait pas la même teneur, la même tonalité. C’est sans doute très subjectif…
Mais quel rapport y a-t-il entre le grec ancien et l’architecture moderne ? Pourquoi l’architecture moderne précisément ?
Comme souvent, je me suis mis à étudier l’architecture moderne pour des raisons tout à fait fortuites. Bien entendu, l’architecture m’intéresse, ne serait-ce qu’à titre privé. En tant qu’individu, je suis sensible à l’ordonnancement des lieux, à l’aspect des bâtiments, etc. Mais je ne me suis vraiment intéressé à la question de l’architecture qu’au moment où mon frère et moi avons imaginé un livre et un film sur l’œuvre et la vie de Tadao Ando. Malheureusement le projet a échoué pour la simple et bonne raison que l’architecte a rejeté notre idée. Ensuite, je me suis penché sur l’histoire de l’architecture pour comprendre comment Ando en était arrivé à créer ses formes si singulières. J’ai découvert alors l’œuvre de Khan et d’autres qui m’ont beaucoup aidé à mieux comprendre les notions de temps et d’espace, de disposition du corps dans un lieu donné, etc. Il y a dans mon travail, je crois que cela est évident, un souci de la chose construite. J’ai glissé dans LK des motifs architecturaux, mais ils sont à peine perceptibles.
Quant au rapport du grec ancien et de l’architecture moderne, il suffit de le chercher du côté du Corbusier. Le modèle du Parthénon est prédominant dans l’œuvre de cet architecte. Peut-être que l’une des tâches des artistes et des intellectuels d’aujourd’hui est de définir un nouvel humanisme, une nouvelle façon de vivre avec le passé, de rendre le passé vivant, présent, de reconnaître une dette au passé. Il s’agit aussi tout simplement de regarder un objet que plus personne ne désire regarder, en tous les cas de moins en moins de personnes. Et au-delà de ces considérations, j’ajouterais que le grec ancien a pour moi la même qualité de présence que le massif calcaire auquel s’adosse la maison où j’habite. Je trouve dans cette langue comme une définition de l’objet de mes travaux dans la mesure où le grec ancien m’apparaît être une langue qui se monte (comme un film se monte, avec la même possibilité de changer un plan, un syntagme, de place), et de plus son alphabet la rend très graphique, très visuelle. Il y a aussi un attrait pour la sauvagerie du mythe, cet attrait dont parle Cesare Pavese dans son livre « Le métier de vivre ». Lire du grec ancien est enfin pour moi comme sentir le souffle de la vie et d’une certaine façon comme regarder un film d’Antonioni.
Bien, nous en resterons là pour aujourd’hui, sur cette étrange liaison que tu établis entre le cinéma de Michelangelo Antonioni et le grec ancien.
Rogues, le 29 octobre 2009
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