à Jan, qui en connaît un bout sur les métiers des poètes*


« L’œuvre que l’on réussit à faire est toujours une autre chose. »
Cesare Pavese, Le métier de vivre, collection folio, p.339.


D’abord il convient de revenir au texte, à ce que dit le poète lui-même à propos de l’image :

« Vivre quelque part est beau quand l’âme est ailleurs. A la ville, quand on rêve à la campagne, à la campagne quand on rêve de la ville. Partout, quand on rêve de la mer.
Cela pourrait sembler du sentimentalisme, mais ce n’en est pas. Cela prouve par contre l’all-pervadingness de l’image. On n’évalue une réalité qu’en la filtrant à travers une autre. Seulement quand elle passe dans une autre. C’est pourquoi l’enfant découvre le monde à travers les transfigurations littéraires ou légendaires ou, en tout cas, formelles. C’est pourquoi « l’image est l’essence de la poésie. » »

Trois topoï au moins traversent cette déclaration poétique de Pavese : l’image comme filtre, l’image comme forme, l’image comme essence de la poésie.

Commençons par le dernier : l’image comme essence de la poésie. Si l’on se reporte aux textes programmatiques de Pavese, notamment « Le métier de poète » (commentaire par Pavese lui-même de « Travailler fatigue »), on constate que dans un premier temps le poète refuse l’image comme instrument rhétorique, il ne veut pas être un « faiseur d’images ». Ce refus l’entraîne à se tenir dans les strictes limites de la description, de la banalité de la langue parlée. Il s’en tient à la « simplicité ». Or, il est intéressant de rappeler comment le poète est amené à découvrir enfin l’image :
« Les mots mêmes que j’utilisai permettent de comprendre qu’à la base de mon intuition il y avait une émotion picturale ; et en effet, peu de temps avant de m’atteler au Paysage, j’avais vu et envié des petits tableaux récents de mon ami peintre, stupéfiants par la netteté des couleurs et l’habileté de la construction. Mais, quelle que fût l’impulsion, la nouveauté de ma tentative est pour moi maintenant bien claire : j’avais découvert l’image ».

On retrouve dans cette « découverte » le schéma de l’image comme réalité vue à travers autre chose. L’image picturale permet au poète de voir et de concevoir l’image poétique. C’est parce qu’il passe par ce biais, par cet intermédiaire des petits tableaux, que Pavese parvient à déterminer une nouvelle manière d’image. Il est donc intéressant de revenir à sa définition de l’image comme essence de la poésie. Car cette définition qui s’inscrit dans le processus de découverte de l’image par les petits tableaux induit alors un subtil échange entre les pratiques et échappe par conséquent au dogme de la poésie pour et par la poésie. Au lieu d’une image rhétorique, la métaphore, issue de la poésie même, on a, si l’on veut, une nouvelle conception de l’image qui puise au moins son impulsion à la surface nette et construite d’un petit tableau. La définition de la poésie que propose Pavese dans ce texte pourrait se lire comme une tentative pour ouvrir un débat avec la peinture (en réalité, il vaut sans doute mieux user ici des termes de « petits tableaux »). L’émotion à la source de l’image est d’abord picturale. On comprend donc, mais à rebours, que l’usage du réalisme, disons de la « banalité », dans la poésie de « Travailler fatigue » est moins de brosser un portrait « vivant » que d’empêcher la métaphore de filer. On comprend aussi que ce « réalisme » n’est qu’un effet, une conséquence, d’une contrainte, d’un refus. Pour dire les choses autrement, il s’agit moins de brosser le petit fait vrai que d’exprimer une nouvelle forme poétique entièrement définie par une re-fondation anti-rhétorique de l’image.

Ayant écrit cela, on peut mieux appréhender enfin l’évolution de Pavese, sa tendance à la symbolisation, son chemin vers l’abstraction. Quand le poète passe de la poétique de « Travailler fatigue » à la poétique épurée de « la mort viendra et elle aura tes yeux », il n’a fait que se débarrasser de l’outil encombrant de la description qui n’était jamais qu’une arme anti-rhétorique, au demeurant très efficace. Dans le second recueil, l’image se confond enfin avec le récit, avec le poème comme récit. L’image est enfin devenue la forme du poème et le filtre vers cette autre chose qui ne cesse de motiver et d’inquiéter Cesare Pavese.

*Je renvoie le lecteur au livre de Jan Baetens paru récemment "Pour une poésie du dimanche", publié par Les impressions nouvelles.