La terre et la mort est le titre du premier poème du recueil de Cesare Pavese La mort viendra et elle aura tes yeux. Dans ce titre d’une âpreté inouïe résonne, sans doute, la tragique pulsion suicidaire du poète, mais je veux pour ma part surtout y entendre comme un écho des premiers vers de la Comédie. Il y a un même mouvement dans la poétique dantesque et dans la poétique pavesienne. Le cheminement mène vers l’abstraction, vers ce qui échappe au langage.

À comparer le premier recueil Travailler fatigue au second La mort viendra et elle aura tes yeux, il est aisé de constater, ne serait-ce qu’à la taille réduite du vers, soudainement moins ample, moins prose, que le poète a changé de degré dans la poétique de l’image. Pour dire les choses platement, il est passé du réalisme au symbolisme. Les personnages qui habitent le premier recueil sont des êtres de chair repérables, individualisés : c’est l’ivrogne, la putain, l’enfant, etc. Dans le second recueil, s’opère une abstraction de l’individualité. Ce n’est plus l’ivrogne, le vieux, la putain, c’est une entité qui a absorbé et dépassé cette pluralité humaine : Tu es la vie et la mort/ Tu es venue en mars/ sur la terre nue — /et ton frisson dure. Ou L’homme seul écoute la voix calme/ et ses yeux sont mi-clos, comme si une haleine/effleurait son visage, une haleine amicale/ qui remonte, incroyable, depuis le temps passé. Alors que dans le premier recueil, on lit ceci : Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé ou bien Deux beaux-frères ont ouvert un commerce ou encore Dolea passe sa matinée au café et personne ne la remarque, etc. Le prosaïsme du premier recueil est à entendre en son sens ambivalent, c’est-à-dire : d’une part, ce qu’évoque le poème relève du prosaïque dénotant le commun, d’autre part, le vers, par sa longueur, par sa banalité, par sa narrativité, tend à la prose, sans néanmoins y succomber totalement.

Pavese explique lui-même ce passage d’une poésie narrative vers une poésie dégagée du récit. Dans le premier recueil, l’image raconte, du moins telle est sa vocation affichée, tandis que dans le second, elle est déterminée par le symbole, bien qu’il soit difficile dans un premier temps de saisir ce que le poète entend précisément par « symbole ». Pavese écrit que l’image construite par le poème doit correspondre au symbole. Si l’on s’en tient au poème lui-même, il semble que le symbole se dégage d’une fusion de la terre et de la parole poétique : Tu es comme une terre / que personne jamais n’a nommée. Seule une étude approfondie du recueil La mort viendra et elle aura tes yeux permettrait de saisir dans toute sa complexité ce que Pavese entend par « symbole ».

Mais si je m’attarde ce matin à noter ces quelques remarques incomplètes, à peine esquissées et approximatives, c’est que je trouve dans la poétique de Pavese une persistante évocation du noir et des collines : Les vastes campagnes se fondent la nuit / dans une ombre pesante qui engouffre les arbres / et les vignes : les mains seules reconnaissent les fruits. Évocation qui suffit à étayer le jour qui commence. 

Note : je tire ces remarques embryonnaires de la lecture du livre consacré à Pavese par la collection Poésie/Gallimard. Il faut lire l'excellente et brillante préface du traducteur Gilles de Van.