La Nouvelle Lettre du Jeudi

À propos des images et d'autres choses. Olivier Deprez

15 juin 2009

Nouvelles fadeurs

à Didier et Catherine, pour leur passage...

Les livres correspondent à une découpe dans l’œuvre ; découpe, moment saisi d’une forme et inscrit sur un certain nombre de pages. Il serait faux et illusoire néanmoins de concevoir cette découpe comme un objet figé pour l’éternité et la postérité. Les textes les mieux lus et les mieux connus attendent encore de nouvelles lectures et de nouvelles transformations, car lire et surtout relire un texte induit souvent une transformation à un degré ou à un autre. Les livres sont les manifestations d’un texte que l’on écrit toute sa vie. Ce texte se répartit en titres dans une bibliographie, mais au fond, il s’agit toujours du même texte et du même livre.

Pour dire les choses autrement et de façon plus carrée, quoi que cela soit dit à titre d’hypothèse, il existe un plan textuel qui transcende le livre pour lequel chaque livre est comme un chapitre. C’est pourquoi, souvent, il est bon de lire non pas un seul ouvrage d’un auteur, mais, dans la mesure du possible, l’ensemble de son œuvre ; c’est la seule façon de prendre la mesure de ce texte au-delà des livres.   

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Lecture de Joyce. La fréquentation obstinée, assidue et, dans la mesure du possible, exhaustive, d’une œuvre est un chemin souvent fructueux. Ce chemin de lecture est aussi un chemin d’écriture. Chemin qui, dans mon cas, se complique d’un rapport extrêmement ambivalent à l’image et au silence si pas au mutisme. Tout se passe comme si la lecture n’avait pour autre objet que d’aboutir à l’intériorisation du texte par l’image, et donc à sa disparition pure et simple. Je lis pour ne pas écrire, mais pour défaire le texte par l’image. Le texte au demeurant revient à la surface comme s’il était traduit par l'image. L’image s’en nourrit indirectement lorsqu’elle matérialise les images rêveuses qui émaillent la lecture. Je garde, dans cet espace mental où flottent les images volées, l’image obsédante des bouches, des dents, que Joyce évoque avec beaucoup de force. L’image de la bouche dans le texte incarne au sens fort ce texte.   


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Parenthèse dans la parenthèse, j’ai ouvert une nouvelle fois le Journal de Jünger. À première vue, on pourrait s’interroger sur la cohérence de lectures qui passent de Joyce à Jünger. Pourtant, à condition de considérer la chose sous un angle oblique, on voit bien comment ces deux auteurs témoignent chacun à leur manière d’une crise européenne profonde. Chez Jünger, le constant souci de la langue et de la prose induit au cœur des paragraphes une tension qui transforme les anecdotes en perles poétiques et très souvent philosophiques. Joyce, par le truchement de son héros Stephen Dedalus, offre au lecteur la possibilité de vivre comme de l’intérieur une crise religieuse qui est aussi une crise politique et surtout une crise de la prose. La conscience des mots et de la langue se manifeste dans un creuset qui mêle l’esthétique déduite d’une proposition de Thomas D’Aquin — est beau ce que l’on considère comme tel (je cite de mémoire) — et les leçons des grands prosateurs (Flaubert, James, notamment). La crise joycienne se résout dans une langue stratifiée aux frontières de la lisibilité (Finnegans Wake), mais c’est l’honneur de James Joyce d’avoir tiré toutes les conséquences de son geste. Le livre qui achève l’œuvre, quasi illisible, n’empêche en rien de le considérer comme une borne littéraire centrale. Tout écrivain d’aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, qu’il en aie conscience ou non, écrit un palimpseste de cette œuvre. De même que les peintres ne peignent jamais une toile vierge, mais une toile couverte d’images d’autres peintures, des Demoiselles d’Avignon aux icônes byzantines. C’est le caractère temporel de la peinture et c’est en général la situation de tout artiste que de reprendre la main avec comme en sous-texte implicite, conscient ou pas, les œuvres du passé.

 

Posté par lettre_du_jeudi à 12:20 - Journal d'un graveur, une reprise. - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ah, oui, tout à fait d'accord pour ce qui concerne les lectures "globales" d'un même auteur. Je crois bien que, lorsque nous avons évoqué Balzac, l'autre jour, c'est sur ce point que je voulais insister, car ce me semble particulièrement nécesaire dans son cas. – Et, puis, je crois que la conversation est partie dans une autre direction ; peut-être vers les aigles qui tournaient.

Grand merci pour la dédicace...

Posté par Didier Goux, 15 juin 2009 à 15:08

Style alambiqué qui s'éclaircira peut-être au fil des oeuvres ou des lecteurs et continuateurs...
Car l'idée est lumineuse, chaque livre n'est qu'un instantané d'une oeuvre qui n'est elle-même qu'une photographie de son époque et chaque époque s'inscrit dans la continuité d'une lente et commune élaboration (ou Révélation ?).
Les réflexions des plasticiens sur la littérature sont toujours éclairantes (bien que souvent confusément exprimées...)

Posté par Christine, 17 juin 2009 à 23:28

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