30 septembre 2008
Ma bibliothèque II
pour D'Jess, amicalement
29 septembre 2008
Autres méditations esthétiques
"Pour atteindre à la plus complète sensation de l'existence et à l'art le plus grand, il faut, dit-il, aller en solitaire au bord des criques sonores, contempler la mer (flux élémentaire, étendue illimitée, indicible sublimité), suivre des yeux le vol des mouettes, des grues et des cygnes, "s'abandonner complètement à cette nature monotone". Ce qui s'y offre aux sens, continue-t-il, est bien peu au regard de ce qui s'offre à l'esprit."
Kenneth White, préface au Voyage à l'île de Rügen de Carl Gustav Carus.
26 septembre 2008
Méditations esthétiques
Lorsque Philip Johnson et Henry Russel Hitchcock organisèrent en 1932 une exposition consacrée à l’architecture « moderne » au MOMA, à New York, la présence de Frank Lloyd Wright leur posa un problème. L’exposition était intitulée « Le style international ». Or si Wright leur posait un problème, c’est parce que les thèmes de Wright, l’identité régionale et l’intégration au lieu, leur semblaient non seulement datés, mais aussi en totale opposition avec le style qu’ils promouvaient qui, lui, gommait les singularités régionales et ne tenaient pas compte du lieu. La position de Wright néanmoins devait s’avérer plus moderne qu’ils ne le pensaient. D’une certaine manière Wright devançait déjà le style international en posant les bonnes questions quant à l’habitation. D’une part, on voit combien la proposition de Wright était riche d’avenir et de renouvellement puisque cette position a été reprise ultérieurement, par exemple, par Tadao Andô pour critiquer son modèle Le Corbusier, on sait combien l’architecte Japonais est attentif aux spécificités du site ; d’autre part, les mêmes questions surgissent à nouveau dans l’architecture si l’on en croit Hal Foster. En effet, un architecte comme Frank Gehry qui a conçu entre autres choses le Guggenheim de Bilbao ne paraît pas tenir mieux compte, selon Foster, du contexte et du site que les tenants du style international ; bien qu’il tente de donner le change, Gehry conçoit une architecture arbitraire accouchée sur écran par des logiciels et qui de neuve n’a que les habits. Foster montre très bien les rapports étroits qui unissent cette architecture spectaculaire et brouillonne à la plastique académique. Cette plastique induisait un voilement du rapport squelette vs peau, Foster explique comment ce rapport détermine l’architecture de Frank Gehry.
Il est intéressant, et c’est pour cette raison que j’en parle, de méditer cette histoire de l’architecture où différents modèles travaillent la modernité. On voit bien que la négligence du modèle moderne de Wright par Gehry ne débouche finalement que sur des faux-semblants et sur un brouillage visuel qui au mieux a le mérite d’être spectaculaire.
Or, si l’on reprend la comparaison opérée par Foster du Guggenheim de New York et de celui de Bilbao, on s’aperçoit assez vite combien le bâtiment de Wright est animé par une pensée cohérente et claire et à l’inverse combien la proposition de Gehry est brouillonne et opaque quant au sens qu’elle peut induire. D’une certaine façon, Wright continue de devancer Gehry. C’est l’une des singularités et des ruses de l’histoire de l’art - qui n’est pas nécessairement linéaire et chronologique - que de voir devant soi, dans le futur, des œuvres du passé tandis que des œuvres du présent appartiennent déjà à un lointain passé.
25 septembre 2008
Autres fadeurs nouvelles II
« Ce fagotage de tant de diverses pièces, se fait en cette condition, que je n’y mets la main, que lorsqu’une trop lâche oisiveté me presse, et non ailleurs que chez moi. » Où qu’on l’ouvre, Montaigne nous touche par son humanité, humanité qui ne sombre jamais dans la mollesse démagogique et humanitaire. Si pour l’expérience amoureuse, je me réfère toujours à Proust (qui a exploré tout le spectre amoureux et montré combien rarement les désirs concordent : rarement, sinon jamais), je ne vois pas de meilleur professeur de vie que Montaigne. C’est, ce matin sur fond de Saint-Saëns, une clarté d’automne vive et fraîche. Il n’a pas plu depuis longtemps, et s’il a plu c’est trop peu pour reverdir le causse.
Tout ce que l’on écrit n’est qu’une rumination de la rumination universelle. L’originalité est le mythe des imbéciles. Ainsi, il convient de signaler que les pensées approximatives au sujet de l’art et du design que j’ai publiées en cette page virtuelle sont des réminiscences (au mieux), des paraphrases quelque peu caricaturales (au pire), du livre de Hal Foster qui s’intitule « Design & crime », ouvrage publié par la maison d’édition « Les prairies ordinaires ». Ce livre traite notamment « de la fusion du marketing et de la culture » et de « la pénétration du design dans la vie quotidienne ». Hal Foster se demande si « le ‘sujet construit’ du postmodernisme n’est pas devenu le ‘sujet designé’ du consumérisme. Et si le champ étendu de l’art de l’après-guerre ne s’est pas transformé en espace administré du design contemporain .» L’auteur se propose de « renouer avec ce sens politique de l’autonomie et de la transgression artistiques, avec ce sens de la dialectique de la disciplinarité critique et de sa contestation – et tenter d’offrir à la culture un nouvel espace de jeu. » Son ambition est de « montrer les possibilités critiques du temps présent, et promouvoir l’insatiable prédilection pour l’alternative ». Dans le texte, ce dernier fragment n’est pas en italique mais entre guillemets, à cause de l’apostrophe du l, j’ai préféré l’italique aux guillemets.
Quel que soit l’opinion du lecteur, il faut au moins reconnaître au livre de Foster le mérite d’empoigner à pleines mains le problème de l’indistinction dans laquelle nous baignons et de proposer des ouvertures. Le livre clarifie également dans la mesure du possible ce qui s’est passé dans les dernières décennies dans le domaine de l’art et de la culture : « Le postmodernisme fut en effet, entre autres choses, une tentative pour ouvrir l’art et la culture à un plus grand nombre de praticiens et à de nouveaux publics ». Commentant l’ouvrage Nobrow : The Culture of Marketing, the Marketing of Culture de John Seabrook, critique au New Yorker, Foster écrit que « l’artiste est devenu une catégorie trop élastique, et l’art ne se définit plus que par défaut ». Il cite Seabrook qui écrit que « pratiquement toutes les personnes de moins de 21 ans que j’ai rencontrées à MTV étaient, d’une façon ou d’une autre, considérées comme des artistes. » Seabrook définit le « sujet consommateur post-industriel » comme ce « quelque chose à être qui est, en même temps, quelque chose à vendre ». Le nouvel individu évoluant dans cet univers culturel et marketé du Mégastore (concept proposé par Seabrook pour définir l’espace culturel marketé), il le nomme « hégémoncule » ("hybride drôle et monstrueux d'hégémonie et d'homuncule"); Foster relève combien cet « hégémoncule » « a parfois tout du néo-con » (la traduction de l’anglo-américain au français induit des dérapages sémantiques plutôt cocasses).
Je relève aussi cette citation de Brooks : « Parce qu’il était possible à davantage de personnes de faire de l’art, il y eut davantage d’artistes. Et l’art a envahi le marché… Pour attirer l’attention, il fallut alors que les artistes authentiques et importants se battent avec n’importe quel ado brandissant une guitare et arborant une nouvelle coupe de cheveux. »
Foster conclut ses commentaires à propos du livre de Seabrook en se demandant (légitimement) si le concept de « Mégastore » plutôt qu’un « changement tectonique » n’est pas « un autre avatar de l’industrie culturelle, déjà critiquée en son temps par Max Horkheimer et Theodor Adorno ? » Et si deuxièmement, Seabrook ne focalise pas excessivement son analyse sur la réalité américaine ?
Toutes ces notes sont rédigées ici dans cette vieille maison de pierres, derrière cette fenêtre aux croisillons de bois, face à ce paysage semi désertique qui s’étire sous le soleil matinal, et je ne peux m’empêcher de rire, tout de même un peu, du quidam que je suis qui s’embrouille l’esprit avec ces remarques mi-figues mi-raisins à propos de l’art, de la culture et du marketing.
24 septembre 2008
Étude andienne, Andô et ses pères
23 septembre 2008
Études andiennes, fusains
Crayonnés
Ces fusains et ces crayonnés sont des esquisses préparatoires à la création d'un film d'animation consacré à l'architecte Tadao Andô, film que je réalise avec Denis Deprez. Le Corbusier et Louis Kahn sont deux architectes qui ont beaucoup influencé l'architecte japonais.
Fusains
22 septembre 2008
Autres fadeurs
La chaîne « culturelle » Arte s’est, toute la semaine passée, définitivement déconsidérée aux yeux de ceux qui se réjouissaient qu’exista encore une telle singularité dans notre monde médiatique. La série que cette chaîne a consacrée aux dramaturges et le concours qu’elle a organisé pour désigner le plus grand d’entre eux est au-dessous de tout ce que l’on pouvait attendre d’Arte. Hier soir, c’était un mauvais film, mais bien dans l’air du temps, « La passante du sans souci », tout est forcé et faux dans ce drame. Quant à Serge Moati, dans son émission Ripostes, il s’est surpassé dans la muflerie et la goujaterie journalistiques. Il tourne en dérision systématiquement tout ce que disent ces invités et nourrit de la sorte l’incivisme généralisé. La dérision quand elle atteint à ce paroxysme et à cette systématique est moins le signe d’une bonne santé de l’esprit que le signe de son indigence la plus totale.
J’écris ces mots alors que les brumes de l’aube se dissipent lentement sur le causse. Il n’y a donc rien à attendre du monde tel qu’il va et je m’y sens résolument un étranger. Même le domaine de l’art m’apparaît de plus en plus en discordance avec mes convictions. Le cynisme est la règle et le critère n’est autre que la triste et misérable transgression : tatouage sur peau d’homme à vendre, animaux morts flottant dans du formol ou brillance acidulée et pop dans les salles du château du Roi Soleil. Mais le véritable objet de cette forme d’art n’est autre que de nourrir le marché de l’art. Nous sommes à l’époque non pas de l’art pour l’art mais de l’art pour le marché de l’art. Le problème de l’artiste qui désire investir ce marché n’est pas de fabriquer un objet artistique cohérent et justifié, mais de le présenter selon les canons du design et du marketing que le marché a progressivement définis. Si bien que tous les efforts de l’artiste tendent à forcer son art à revêtir ce double carcan du design et du marketing au détriment de sa pratique et des questions fondamentales qu’elle lui pose. Finalement la question cruciale n’est plus la valeur esthétique, éthique et politique de l’objet d’art mais sa capacité à devenir un objet suffisamment design et fluide pour intégrer le marché et y circuler aisément.
La tentation d’abandonner l’art, cet art-là, à son triste sort est grande. La capacité du marché à intégrer tout ce qui lui semble intéressant est telle qu’on est fort tenté de baisser les bras. La question de Nietzsche « l’art pour quoi faire ? » est d’autant plus douloureuse que la réponse la plus immédiate est devenue : pour vendre. La justification de l’art par le commerce n’est pas en soi répréhensible, et que certains y trouvent leur compte pas plus ; mais si l’on pose la question de façon impérieuse, si l’art vous apparaît comme une question vitale, s’il vous semble pouvoir justifier une vie, alors la justification par le commerce est bien faible et pitoyable. La difficulté est que l’art ne se justifie plus par une quelconque transcendance, même s’il peut suggérer parfois qu’une telle chose soit possible ; l’art ne trouve qu’en lui sa propre justification. C’est au cœur de la phrase que l’écrivain découvre ce qui la justifie, c’est au cœur du processus que l’artiste découvre ce qui justifie ce processus. Il n’est pas question de prôner ici un modernisme orthodoxe qui revendiquerait une fois encore l’autonomie de l’œuvre, mais le fait est que l’œuvre ne se mesure in fine qu’à ses propres
critères. Et au-delà du problème de la mesure qualitative de l’objet
d’art, il n’en demeure pas moins que l’art, tout comme la science,
répond à des questions humaines et manifeste sur le mode qui est le
sien une certaine perception du monde, d'où l'importance d'une
diversité artistique.
Finalement le réel problème de notre société, c’est son caractère uniformisant comme s’il n’y avait plus qu’une seule note dans la gamme, une seule façon de la jouer et une seule raison pour la jouer de cette façon. Ce pourrait être une conclusion un peu vaine et banale si le constat qu’elle évoque n’était aussi dur à affronter au quotidien. Il faut se battre chaque jour pour ne pas abandonner un pouce de terrain à l’adversaire et se battre signifie surveiller son usage de la langue, croire aux critères que l’œuvre que l’on poursuit met en avant et croire que ne serait-ce que de manière infinitésimale l’on participe à la mise en évidence d’un champ encore inexploré.
20 septembre 2008
Nouvelles fadeurs nouvelles, suite I
Terminé la lecture de « La naissance de la tragédie ». Du point de vue de l’esthétique actuelle, ce traité est quelque peu obsolète dans la mesure où il est tout entier traversé par cette théorie spéculative, héritée des romantiques, qui impose à l’art une fonction gnoséologique. Mais c’est sans doute une mauvaise façon de traiter ce livre que de chercher ce que l’on peut bien en faire, rien à dire vrai. Ici et là émergent des intuitions qui sont de vrais problèmes esthétiques, par exemple l’idée du spectateur comme artiste et non comme critique. Nietzsche pose aussi la question du plaisir esthétique, mais n’apporte aucune proposition sur laquelle rebondir. Néanmoins, à lire sous d’autres angles le livre, on voit apparaître des problèmes qui méritent que l’on s’y attarde. Notre époque de mixité et de métissage gagnerait sans doute à réfléchir, par exemple, à l’idée d’un art national. Le peintre Gerhard Richter prétend qu’il n’y a pas d’art national, mais que tout art est national. Je n’ai pour ma part aucune réponse précise à apporter si ce n’est cette remarque d’un ami regardant les toiles de la série Lenin Kino et qui me disait : - on dirait des fragments de Spilliaert…
Si l’esthétique de Nietzsche est totalement dépassée, ses couleurs, ses tonalités, comme on dit d’une toile, peuvent encore nous toucher. Pour ma part, je suis extrêmement sensible à la manière de Nietzsche de parler du « regard blessé par une nuit terrifiante ». Je garde de la lecture de « La naissance de la tragédie » cette idée de l’artiste qui voit tel Hamlet la nature profonde du monde, son inanité. L’idée d’un regard motivé par la terreur de cette découverte, et du danger pour l’équilibre mental que cette découverte fait courir à l’artiste, je peux l’entendre, la comprendre et la faire mienne. Par contre, je ne peux pas suivre Nietzsche lorsqu’il tente de justifier l’art en lui attribuant la fonction de subsumer la connaissance tragique (la connaissance de l’absurdité du monde). Encore moins lorsqu’il parle de l’art en terme de magie et brosse de l’artiste un portrait proche du chamane. Il me semble, au contraire, que l’art doit dissiper la magie.





















