En revenant de la poste de Montdardier, et traversant le paysage sombre du plateau enté de nuages plombés, une lueur jaune surmontait le lointain pic (le nom m’échappe à l’instant où je dois l’écrire), je songeais que la notion de « revenance » comme grille de lecture de l’œuvre de Renaud Camus était d’une richesse sans fin. Encore faut-il circonscrire le concept qui ne peut pas tout à fait recouvrir le sens de « retour » (au sens où Nietzsche l’entend) ni le sens de « répétition » ou de « reprise » au sens où Kierkegaard l’entend (au sens que je crois être celui que Kierkegaard entendait, soit). La revenance ajoute une dimension spectrale au retour. Il s’agit d’un retour qui est tout hantise. Celui, ou ce, qui revient n’appartient plus au monde dans lequel il se présente. Il n’y participe plus, y est un étranger absolu ; et pourtant, il continue à être là, mais transparent pour la plupart, invisible, inaudible.  Dans la revenance, il n’y a plus autant d’apparaître que de disparaître ; le pli de l’oubli est déjà pris. Le narrateur n’est qu’un signe de cet oubli. Le texte en l’une de ses strates fait tourner à plein régime le registre de la revenance. La bathmologie qui donne sa cohérence au propos de Renaud Camus est elle-même le principe de la revenance. Du moins, la revenance est l’une de ses couleurs. Qu’est-ce en effet que la bathmologie sinon cette science des degrés du langage selon laquelle un motif fait retour à des degrés divers et change de sens selon le degré auquel il est saisi. Or une part du sens n’est pas saisie à ce degré, mais cette part pourtant revient à chaque degré. Car le nom emporte avec lui tout son bagage sémantique. C’est la pauvreté de l’œil et de l’ouïe qui en réduit la portée et le sens. La part qui revient mais que tous n’entendent pas forcément est cette part de revenance : elle est comme le narrateur, inaudible et invisible ; mais présente néanmoins. Présente absente, certes.Dans le Journal 2004, plusieurs fois, le narrateur évoque sa qualité spectrale, son incapacité à être entendu et vu, comme s’il était un spectre ; et les dernières pages du journal ont tout d’un conte fantastique. L’évocation du Horla, de ce point de vue, à la fois nom du chien décédé et nom d'une nouvelle de Maupassant, prend tout son sens. Il est aussi un fait : le narrateur a vieilli et il atteint progressivement cet âge où l’on peut revenir (bien que ce soit une plainte constante du journal cette impossibilité du retour). L’écriture précisément, plus que tout autre médium (cf.Proust) autorise à revenir, à assumer la revenance. Il faudrait oser une lecture du Journal en lisant comme s'il s'agissait d'un roman fantastique, je suis certain qu'une telle lecture serait non seulement tout à fait appropriée mais apporterait de nouvelles vues sur l'écriture et l'oeuvre de Renaud Camus.